Chamans au grand jour en Bouriatie

Publié le par Pénitent(es) Vert(es)

 

Interdit du temps de l'URSS, le chamanisme est classé religion officielle.

Par JEAN-PIERRE THIBAUDAT

Libération, le lundi 26 avril 1999


Le temps n'est plus où les autorités soviétiques traitaient les chamans de «charlatans» ou voyaient en eux des «obstacles au progrès». Comme les lamas bouddhistes et les prêtres orthodoxes, les chamans furent des victimes du régime. Mais, plus discret puisque dépourvu de temple, et plus fondu qu'il était dans la vie des villages, le chamanisme n'a jamais disparu. Et quand l'étau se relâcha (on commença à le réétudier dans les années 70) puis, quand tout fut rendu possible avec la perestroïka, il reprit sa place à côté des églises également renaissantes. Mais phénomène d'époque, depuis le début des années 90, on voit se développer un chamanisme urbain. Le temps des chamans parés de leurs extraordinaires costumes n'est certes pas révolu dans les villages, et perdurent plusieurs de leurs rites anciens tels que les a magnifiquement décrits Roberte Hamayon (1), mais sont apparus en ville des chamans qui officient en costume trois pièces ou en veste de cuir sur chemisette à col ouvert. C'est le cas à Oulan-Oudé, en République bouriate, de l'autre côté de la frontière à Oulan-Bator (Mongolie) et dans nombre de villes russes, en Yakoutie par exemple.

Pour preuve, les associations de chamans qui se sont constituées un peu partout, une sorte de syndicat professionnel pour lutter contre les usurpateurs, les «faux chamans». Pour s'en tenir à la région du Baïkal, l'association d'Irkoutsk compte une centaine de membres, celle de Chita une cinquantaine et on dénombre 87 böös (böö est le nom des chamans dans toute la zone mongole) enregistrés à Oulan-Oudé.


Religion autochtone. Les chamans - hommes et femmes - d'Oulan-Oudé se réunissent volontiers sous la yourte dressée dans le hall du Théâtre national bouriate de la ville. C'est là que nous retrouvons deux des membres de l'association, Dougar Otchirov et Sodnom Gomboiev, ce dernier venu avec sa femme et assistante, portant, dans sa gangue en tissu, le traditionnel tambour chaman. Avec la dynamique chamanesse Nadejda Stepanova, Otchirov a été l'un de ceux qui firent le plus pour créer cette association en 1992, enregistrée auprès du ministère compétent comme «centre de la religion autochtone». «Notre association s'est battue pour que le chamanisme soit reconnu comme l'une des quatre grandes religions de la Bouriatie», souligne Otchirov. Et ce fut une victoire. A côté du bouddhisme, de la religion orthodoxe et de la religion des Vieux-Croyants (née d'un schisme de l'orthodoxie), la République bouriate a officialisé le chamanisme.


Discrétion. Homme discret entre deux âges, Otchirov est le fils d'un chaman réputé de la vallée de Bargouzine (vers le nord du lac Baïkal) qui n'a jamais cessé d'exercer pendant la période soviétique. Les autorités savaient, mais laissaient faire le chaman pourvu qu'il fasse preuve d'une certaine discrétion, ce qui n'était pas difficile dans la taïga environnante. Le fils savait aussi et plutôt deux fois qu'une: il était employé au MVD, autrement dit exerçait la profession de milicien. Aujourd'hui, il se contente de chamaniser. Mais il se souvient en souriant des membres du Parti communiste bouriate qui venaient consulter son père. Depuis l'âge de 7 ans, Otchirov a progressivement passé tous les kalmanis assurant son initiation progressive, le dernier à l'âge de 43 ans. «Alors j'ai pu commencer à pratiquer, après une dernière cérémonie qui s'est déroulée en pleine nuit pour que les autorités soviétiques nous laissent tranquilles.» «Remarquez bien que son métier de milicien ne l'a pas empêché de devenir chaman», remarque son fort élégant confrère Gomboiev. Ce dernier est, lui, né dans la région de Chita, où son grand-père maternel, Chamba Babaye, était un chaman notoire. «A 50 ans, j'ai su que j'avais des capacités de guérisseur, alors je me suis adressé à plusieurs chamans et je leur ai demandé si j'avais le droit de le devenir. Ils m'ont dit d'accord. Je suis donc allé m'initier auprès de grands maîtres, chaque année je passais le rite du "kalmani" et, au septième "kalmani", j'ai reçu le nom de Tsyven Sednom "böö".» Il y a deux ans, en compagnie de Nadejda Stepanova (présidente de l'association), Gomboiev est allé en Italie. «On a tant fait de taïlagans (ou tajlgans, sacrifices, ndlr) et de guérisons qu'on n'a pas eu le temps de voir le pays.»


Pouvoir multiple. Religion de la nature, le chamanisme croise, au bord du Baïkal, tous les discours écologiques de protection de l'environnement. Son pouvoir est multiple. «Une femme est venue me voir, raconte Otchirov. Elle venait d'un village et avait perdu en chemin une boucle en or et plusieurs billets de 100 roubles. J'ai tout de suite senti qu'avant de partir elle n'avait pas fait des aspersions de vodka comme il se doit avant un voyage. C'était effectivement le cas. Elle avait été punie.» Larissa Borgorova est médecin, en poste à l'hôpital d'Etat d'Oulan-Oudé. Sur les conseils d'un confrère, elle est devenue cliente d'Otchirov. «C'était il y a cinq ans, ma sœur était atteinte d'une maladie neurologique grave, aucun médicament ne la soignait, elle était menacée de paralysie. Otchirov a regardé à travers la bouteille de vodka qu'on avait apportée et il a vu le guérisseur pratiquant la médecine traditionnelle tibétaine qui viendrait à bout du mal. Nous sommes allés voir cet homme et en quelques séances d'acupuncture ma sœur a été sortie de son enfer.»


Pas de barème. Depuis, Larissa Borgorova continue d'aller voir le chaman pour son propre compte. «Quand je dois prendre une décision importante, quand je dois voyager, je le consulte.» La position des planètes et des étoiles est déterminante et les taïlagans sont planifiés en fonction. Les chamans disent cependant s'interdire toute intervention politique et refusent d'influencer l'opinion en période électorale. Mais si un chef d'entreprise les consulte, comme c'est régulièrement le cas, à l'heure de signer un contrat, ils officient. Cher? «Le chaman vient du peuple et vit des souffrances du peuple, notre but n'est pas la richesse», dit Gomboiev. «Les lamas ont établi un barème pour leurs prières, nous ne le ferons jamais: chacun donne ce qu'il peut, 5 kopecks ou 500 roubles», ajoute Otchirov. Ce que confirment les clients.

Astrologue, guérisseur, psychologue et prêtre d'une religion dont le dieu est l'univers, en Bouriatie, le chaman a pris sa place à côté du médecin traditionnel tibétain et du médecin occidental. «Selon les cas, on s'adresse à l'un ou l'autre», dit un couple en mal d'enfant, venu voir Otchirov.

 

(1) «La chasse à l'âme, esquisse d'une théorie du chamanisme sibérien», Société d'ethnologie, Nanterre.

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