La renaissance sibérienne par Vincent Bardet

Publié le par Pénitent(es) Vert(es)

 

On peut qualifier de chamanes des individus capables d’accéder à volonté à des états modifiés de conscience, et de répondre à certains besoins de leur communauté en jouant un rôle de médiateurs entre le sacré et le profane. Mircéa Eliade définissait classiquement les chamanes comme maîtres des techniques archaïques de l’extase. Mais notre définition inclut également les médiums en transe et peut s’étendre jusqu’à nos jours à diverses politiques.
Le chamanisme est-il une religion ? Le terme de religion semble impliquer un corpus constitué d’écritures sacrées et une hiérarchie sacerdotale dont le chamanisme est dépourvu. Mais si nous considérons son attitude métaphysique et sa croyance en la survie de l’âme, le chamanisme est une religion. C’est même le prototype, le soubassement, de toute religion établie. Les chamanes peuvent concevoir des images, pas nécessairement matérielles, des déités et des esprits, qu’ils animent par le rituel, et en donner une représentation symbolique par la voix et le geste.
L’environnement des chamanes du troisième millénaire différera considérablement de celui des chamanes préhistoriques - le rapport avec la nature devenant lui-même l’objet d’une quête, le geste d’un retournement originaire. Les habitants des mégalopoles expriment culturellement des besoins différents de leurs ancêtres préhistoriques. Pourtant, l’individu peut être aussi perdu, aliéné et isolé dans la jungle urbaine que le chasseur ou le collecteur dans la steppe ou la forêt d’origine.

 

 

Du paléolithique à aujourd’hui

 
La signature du chamanisme peut être archéologiquement décryptée sur des gravures rupestres datant de dix à quinze mille ans avec notre ère. On a retrouvé en Sibérie, près du lac Baïkal, des figures anthropomorphiques couronnées brandissant un tambour, souvent accompagnées du symbole solaire - un cercle doté d’un point central. Ces figures sont parfois chaussées de skis, fréquemment entourées de représentations animales. Selon Mihaly Hoppal, on peut déduire de l’analyse de ces données que le tambour était dès le paléolithique un objet important, un élément du rituel chamanique. Caisse de résonance, le tambour, à la fois fille de la forêt, épouse mystique, et fringant coursier, monture céleste, comme encore aujourd’hui chez les Bouriates ou les Yakoutes, dont la culture chamanique a survécu. Les coiffures peuvent être des bois de rennes, ou des plumes. On retrouve également des figurations de canoës, de masques. Parfois, le chamane est casqué d’antennes.
Aujourd’hui, les chamanes-poètes yakoutes reprennent les chemins traditionnels de la séance, «kyryylara», ou «voyage à la limite», et fraient de nouvelles voies à la poésie écrite, au drame théâtral et au cinéma.
A la fois spectacle et thérapie, le chant de ces chamanes yakoutes (kuturuu), décrit par Edouard Alekseyev, combine divers types de comportement vocal - de la parole ordinaire à certains styles de chant extatique, en passant par les grognements, les sifflements, le ventriloquisme, la récitation, l’imitation des cris d’animaux et les voix d’esprits et de personnages surnaturels.
Ce chant combine une merveilleuse liberté d’improvisation avec l’observation de stricts canons d’intonation et de timbre, et exerce un effet d’autohypnose sur son auteur. Avec l’aide de son assistant, il doit toujours garder le moyen de revenir à l’état ordinaire.
Les épisodes du rituel (kamlénie) sont théâtralisés, dialogués, comme dans des épopées traditionnelles. A certains moments, le chamane utilise les mots d’une langue fictive ou inconnue, ce qu’avait intuitivement retrouvé Antonin Artaud dans son «théâtre de la cruauté», nous rappelant de tout son mal à être que l’énergie chamanique, la transe et le travail avec les esprits ne sont l’apanage d’aucun espace-temps. Artaud à Ivry scandait ses invocations, ses imprécations de coups de marteau sur un billot, le chamane yakoute se doit d’être un habile joueur de tambour (dungur). Il sait utiliser divers modes de jeu, du trémolo d’arrière-plan à peine audible, au battement assourdissant et extatique. Certaines situations typiques, telles que les départs pour le monde d’en-haut ou d’en-bas, sont signalées à l’entourage par leur propre figure rythmique.
Comme le souligne Marjorie Mandelstam Balzer, qui a travaillé avec des chamanes sakha (yakoutes), les participants à ces rituels sacrés sont sensibles tout à la fois à leurs aspects esthétiques, prophétiques, et parfois terribles, tout en croyant à leur efficacité curative - qu’il s’agisse de séances de chants, de poésie dansée improvisée, de poésie épique ou de prières.
Selon le chercheur en chamanisme bouriate, Taras Maksimovic Mikhaylov, on peut affirmer, à partir de l’analyse comparative, que le chamanisme eurasien est un système religieux embrassant tous les aspects de l’existence. Les chamanes des différentes lignées hiérarchiques exercent les fonctions de prêtre et de thérapeute, de poète et d’artiste, d’oracle et de maître spirituel. Suprêmes savants et suprêmes voyants, ils sont les gardiens des coutumes et des traditions.
Les soubassements philosophiques du chamanisme eurasien sont fournis par la notion d’unité entre la nature et l’humanité. L’univers, la terre, l’homme, l’animal et la plante forment une unité invisible. La terre est le centre, le foyer du cosmos. En s’unissant, le ciel et la terre effectuent l’acte de la création, et pour cette raison ils sont sacrés. C’est précisément pourquoi, chez les peuples nomades d’Eurasie, le culte du ciel et de la terre, avec les attributs que sont l’eau et le feu, forment l’ossature et l’intégralité du complexe de croyances et, plus largement, de toute vie religieuse.
Les actes rituels des nomades ont lieu au sommet d’une montagne, au pied d’une colline, sur les rives d’un fleuve ou le bord d’un lac, au bord d’un chemin, ou là où leur cheval se repose à midi. En tous ces lieux, le rite manifeste une existence personnelle intégrée dans la biosphère, une expression de la volonté et de la joie de vivre. L’idée centrale de la vision religieuse nomade est la continuité de l’espèce humaine. Ceux qui partagent la foi chamanique voient en eux-mêmes les continuateurs de la vie de leurs ancêtres, qu’ils connaissent et respectent. En même temps, ils contemplent l’avenir, voient dans leurs descendants la signification de leur propre existence et doivent les préparer à la vie, leur transmettre les meilleures qualités de la famille, les attributs les plus élevés du clan ou de la communauté. Ces principes chamaniques, en liaison avec les actes pratiques et rituels qui leur correspondent, représentent un accomplissement remarquable de l’intellect nomade et, en tant que valeurs historiques et culturelles significatives, ils sont perdurables.



La fraternité du champignon

 
Dans tout un ensemble de traditions culturelles, les champignons servent d’instruments de classement, reflétant le monde par séries d’oppositions binaires. Dans ce contexte, certains traits poético-mythiques des champignons sont essentiels : leur caractère chtonien, leur symbolisme sexuel, leur association avec l’arbre cosmique, leur nature indomptable.
En 1988, durant un séjour sur le terrain des Nenets, Victor Semenov et Dimitri Nesanelis se rendirent en forêt pour recueillir le discours rituel chanté par un chamane pendant la séance (kamlaniya) où il ingère des amanites tue-mouches. Selon leur informateur, Iusi Auli, de tels discours ne peuvent être récités que par les personnes consacrées, et sont indispensables pour manger ces dangereux champignons, faute de quoi une personne ordinaire risque de ne pas revenir de l’autre monde. L’ingestion d’amanites tue-mouches séchées permet au chamane de rapporter la connaissance de l’avenir acquise dans l’autre monde.
D’abord, le chamane mime sa transformation en amanite : il se tient sur un pied et de temps en temps touche le sol avec le battant de son tambour comme pour puiser l’énergie de la terre.
Le texte est laconique, répétitif, comme un mantra. En voici le sens général : «Nous arborons les couleurs de la terre, nous sommes des amanites debout sur un pied, et toi, mère-terre, tu nous communiques l’énergie du feu. Les champignons se tiennent sur un pied, et nous, dans cette vie fragile, nous nous tenons également sur un pied. Nous allons surmonter cette année par la danse.» Ainsi, non seulement l’amanite apparaît dans le rôle de l’arbre cosmique, grâce auquel le chamane peut accéder à l’autre monde, mais ce dernier devient lui-même une amanite, et obtient de la sorte les informations sacrées directement des forces chtoniennes. Symbolisme sexuel des champignons : le chamane acquiert la capacité de se régénerer. Mort au monde des gens ordinaires pendant la kamlénie, il ne perd pas la possibilité de revenir sur terre après son voyage dans l’autre monde.

 

 

La déstalinisation chamanique

 
Lors d’un forum public tenu à l’Institut de Cosmophysique, le professeur Anatolyi Gogolev, titulaire de la chaire d’ethnographie à l’Université de Yakoutsk, expliqua que le regain d’intérêt pour le chamanisme était dû à la recherche de thérapies et de réalisation personnelle dans la population. Le chamanisme est maintenant associé aux idées de psychothérapie, de perceptions extrasensorielles, et de champs bioénergétiques. Autrefois, l’Eglise et, il y a peu, le Parti, n’auraient pas toléré pareils discours. Les persécutions anti-chamaniques durant la soviétisation de la Sibérie avaient atteint leurs sommets durant «la guerre de l’athéisme» (1928-1930) et la campagne de collectivisation. Des accoutrements chamaniques furent brûlés en masse, les chamanes humiliés en public, et même noyés par les komsomols sur dénonciation des enfants des écoles. Même les noms de lieux furent «déchamanisés». Mais la mémoire du chamanisme a perduré dans la conscience du peuple.
Le chamanisme blanc, en contact avec les esprits célestes (ayïï), se trouve aujourd’hui réhabilité comme un système rituel et religieux dont dépendaient le destin et le bien-être du clan ou de la tribu. On y retrouve beaucoup de traits transculturels. Le dualisme obscur/ lumineux est commun aux populations sibériennes : ouralo-altaïques, bouriates, yakoutes, kirghizes - et se trouve des correspondances tardives, et encore peu explorées, dans le dualisme zoroastrien du haut plateau persan, repris par l’ésotérisme chiite. D’autre part, les neuf niveaux du monde d’en-haut trouvent un écho dans les neuf véhicules du bouddhisme tantrique tibétain de l’ancienne lignée, dont le dernier, ati, est justement figuré par un ciel pur. De nombreuses croyances et pratiques de la voie adamantine, dont la claire lumière (ösel), le dépècement symbolique (chöd) et l’intermonde (bardo), ainsi que le corps arc-en-ciel, les visualisations et les figures des protecteurs, sont d’ailleurs déjà actives dans la religion autochtone, le bön, qui disposait de nombreuses méthodes d’éveil direct. Il y a là une voie féconde ouverte pour les chercheurs, y compris les iranologues et les tibétologues et, pour l’étude comparative, les indianisants et les celtisants. Le système et la méthode de Gurdjieff pourraient quant à eux être considérés comme un écho assourdi de cette tradition primordiale.
D’autre part, l’un des principaux dieux de la cosmologie yakoute, Uluutuyar Uluu Toyon, parfois appelé «Demi-obscur demi-lumineux», rappelle la figure du dieu nordique Odin.
La première conférence sur le chamanisme en Sibérie même s’est tenue en août 1992 à Yakoutsk, capitale de la jeune république Sakha (Yakoutie) sur le thème : «Le chamanisme comme religion - genèse, reconstruction, tradition». Il y a encore peu de temps, le simple fait de mentionner le chamanisme de façon positive, voire neutre, était impensable. Les organisateurs n’avaient pas l’intention de créer une religion d’Etat, contrairement à la rumeur, mais de mettre en valeur les aspects de la culture traditionnelle sakha. Cette manifestation fut l’occasion de célébrations, d’expositions, de projections, de concerts et de discussions notamment au sujet des thérapeutes et des thérapies, et des rapports entre la religion et la politique culturelle.
Andreï Borisov, Ministre de la Culture de la République sakha, accueillit la foule des participants en souhaitant qu’aussi bien le chamanisme que son étude se déploient dans la dimension blanche - pure, sacrée et bienveillante - plutôt que dans celles, sombres, débilitantes et marquées par l’histoire moderne, du chamanisme noir, puis rouge.
A l’occasion de la conférence, le musée Yaroslavskyi exposait des objets rituels, des figurations d’esprits et des maquettes d’abris utilisés par les Sakhas et d’autres peuples de Yakoutie au cours des siècles dans les lieux sacrés. Outre leur valeur esthétique et spirituelle, les objets étaient encore chargés de pouvoir, à preuve les pièces de monnaie et les rubans lancés vers une statue en bois gravé de la déesse de la fertilité Ayïïhït. L’évolution de l’image du chamane était également perceptible au musée Gabïchev, qui montrait le travail de plusieurs générations d’artistes sakhas.
Du méchant chamane des années vingt à l’œuvre monumentale du peintre réaliste fantastique Stepanov qui, dans sa récente série Chamanes (1990-1991), présente au spectateur la sombre splendeur des multiples mondes surnaturels yakoutes et de leurs esprits, on mesure le chemin parcouru. Le catalogue de cette exposition a été publié par Zinayda Ivanova-Uranova en 1993.
Il serait temps qu’en Occident les musées, les éditeurs et les chaînes de télé culturelles s’intéressent à cet aspect maintenant accessible du patrimoine artistique et spirituel de l’humanité, à la faveur de l’ouverture des archives soviétiques, qui recèlent de nombreux documents photographiques inédits et des scènes filmées.
Un rêve prend forme, conçu par Mihaly Hoppal et ses amis de la Société pour la Recherche chamanique, à l’Institut Ethnographique de l’Académie des Sciences hongroises à Budapest : le mariage de la science et de la magie, de la recherche scientifique et de la pratique rituelle en matière de chamanisme. La Société pour la Recherche chamanique (issr) accueille les héritiers de Claude Lévi-Strauss, telle Roberte Hamayon, qui anime la Société d’ethnologie de Nanterre, où elle a publié une monumentale «esquisse d’une théorie du chamanisme sibérien», intitulée La chasse à l’âme. Elle accueille aussi les chercheurs sibériens, chinois, coréens. C’est une Internationale du chamanisme blanc.
Précisons ceci pour conclure : les enseignements de Chögyam Trungpa sur la tradition sacrée de Shambhala, originaire d’Asie Centrale et du Tibet, porteurs d’une résonance chamanique extrêmement vive, sont clairs :
«Lorsque nous captons dans une perception unique la puissance et la profondeur de l’immensité, nous découvrons et invoquons la magie. Par “magie”, nous n’entendons pas ici un pouvoir anormal sur le monde phénoménal, mais au contraire la découverte de la sagesse innée et primordiale du monde tel qu’il est, la sagesse du miroir cosmique. En tibétain, cette qualité magique de l’existence, cette sagesse naturelle, s’appelle “drala”. Dra signifie “ennemi” et la signifie “au-dessus”. Drala est la sagesse et la puissance inconditionnelle du monde, par-delà tout dualisme ; drala se situe au-delà de tout ennemi ou conflit. [...] Découvrir drala, c’est créer des liens avec le monde, de sorte que chaque perception devient unique. C’est voir avec le cœur, de sorte que ce qui est invisible à l’œil devient visible. On pourrait presque considérer drala comme une entité.»
Aussi ne parle-t-on pas seulement du principe de drala, mais de rencontrer les dralas. Les dralas sont dans les rochers, les arbres, les montagnes, dans un flocon de neige ou une motte de terre. Tout ce qui est, tout ce que nous rencontrons dans notre vie, ce sont les dralas de la réalité.
La renaissance du chamanisme sibérien en témoigne brillamment. 
 

 

Vincent Bardet*

Publié dans Chamanisme

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